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120 BATTEMENTS PAR MINUTE

un film de Robin Campillo.

 

Grand prix du Jury au dernier festival de Cannes où il a fait sensation, ce film de Robin Campillo vibre tout entier de la passion et de l’engagement de son réalisateur. Nul doute que ce dernier a largement puisé dans son expérience de militant du mouvement Act-Up Paris au début des années 90 pour bâtir ce film. Il a su le faire cependant sans jamais le figer en une sorte de photographie d’un passé proche qui néanmoins sentirait déjà la naphtaline. Le film ne s’encombre pas de nostalgie, il interpelle, il nous interpelle parce que, paradoxalement, alors qu’il y est beaucoup question de mort, il célèbre la vie, le désir de vivre, l’envie d’être en vie, de fêter, d’aimer, de se battre contre le néant. Les claquements de doigts qui le scandent (car à Act-Up on exprime son assentiment de cette manière et non par des applaudissements, pour ne pas ralentir les débats) le disent et l’approuvent : oui, il faut se battre pour la vie en réveillant les endormis, qu’ils fassent partie de l’opinion publique, de la classe politique ou de la communauté des chercheurs et des scientifiques.

Sur ce point, à Act-Up, tout le monde est d’accord. L’envie de se battre pour vivre semble unanime. Ce qui l’est moins, ce sont les modalités. Si tous les militants s’accordent dès leur entrée dans le mouvement sur une charte commune (elle est présentée à des nouveaux venus dès l’ouverture du film), on perçoit rapidement qu’il n’en est pas de même ni quant aux méthodes à employer ni même quant aux actions à mener. Sur ces sujets, les débats sont souvent houleux. Robin Campillo ne dissimule aucunement ces difficultés, tout en soulignant par ailleurs les points de cohésion du groupe. Restent cependant des blessures, des incompréhensions, voire des colères et des fâcheries, comme lorsqu’il est question de faire intervenir ou non la justice, au risque d’envoyer des « coupables » en prison.

Les nombreuses scènes d’assemblée générale et de débats donnent au film un ton quelque peu didactique, il est vrai, mais, même s’ils se déroulent dans une salle de classe, ces débats ne sont pas véritablement scolaires (il ne s’agit pas de faire un cours sur le sida et ses conséquences), ils s’incarnent dans des êtres concrets, des visages avec qui on a tôt fait de se familiariser. On découvre d’ailleurs, par ce biais, que le mouvement rassemble non seulement des homosexuels, non seulement des séropositifs, mais aussi des militants qui n’appartiennent ni à l’une ni à l’autre de ces catégories. Tous se retrouvent dans un même combat contre le silence et la mort. Tous veulent en finir avec les mensonges et les hypocrisies et tous les dénoncent lorsqu’ils sont repérés, y compris dans des ouvrages de « sommités » !

Mais ce qui donne sa force au film, ce qui en fait une œuvre à la fois subtile et touchante, c’est l’art avec lequel le réalisateur a su intégrer l’histoire singulière et intime au sein de l’histoire collective, y insérant des éléments de poésie parfois surprenants sans jamais être incongrus.  Car c’est aussi une histoire d’amour que raconte le film, celle qui naît, grandit et s’épanouit entre Sean et Nathan, deux garçons qui se sont rencontrés et appréciés sur les bancs de la salle de réunion du mouvement. Sans jamais verser ni dans le voyeurisme ni dans la complaisance, mais sans pourtant faire l’hypocrite, la caméra s’attarde, respire, se poétise en quelque sorte et donne de l’espace aux spectateurs en accompagnant le cheminement de ces garçons, jusque dans l’inévitable tragédie. Amour et mort, une fois de plus, marchent ensemble, et se recréent dans de nouveaux combats.

Et ce film, lui aussi, après « Une Femme fantastique » de Sebastián Lelio et « Lola Pater » de Nadir Moknèche, invite à changer les regards, à en chasser les idées reçues et les jugements à l’emporte-pièce. Il est le bienvenu.

NOTE:  9/10

Luc Schweitzer, ss.cc.