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LETO

Un film de Kirill Serebrennikov.

 

Liberté ! C’est ce vocable, c’est cette revendication, qui viennent à l’esprit à la vision de ce film enthousiasmant d’un cinéaste qui, il faut le savoir, est assigné à résidence depuis plus d’an dans l’attente d’un procès pour détournement de fonds : une accusation qui, sans nul doute, n’est qu’une manœuvre destinée à nuire à un artiste jugé dérangeant. Dans la Russie de Poutine, ultra réactionnaire, les libertés que s’octroie le cinéaste homosexuel et défenseur des minorités Kirill Serebrennikov ont tout pour déplaire au pouvoir en place.

Du point de vue de l’atteinte aux libertés, la Russie d’aujourd’hui paraît même plus coercitive que du temps de Brejnev. Or c’est précisément cette période-là, celle du début des années 80, que revisite, à sa manière, le cinéaste. Il le fait par le biais d’une exploration de la scène rock qui émerge alors à Leningrad. L’un des chanteurs, un eurasien du nom de Viktor Tsoï, devint même, avec son groupe new wave du nom de Kino, une véritable star dans son pays.

Ce chanteur charismatique occupe une place importante dans le film de Kirill Serebrennikov, mais il n’est pas le seul. Le cinéaste a soigneusement évité le piège du biopic pour lui préférer une suite de variations totalement libres évoquant la scène rock de cette époque-là. Au cœur du film, on ne trouve pas un homme unique, aussi fascinant soit-il, mais plutôt un trio. Avant qu’apparaisse Viktor Tsoï, c’est un autre chanteur qui se produit sur scène, un chanteur qui, même s’il n’a pas connu autant de succès que celui-ci, ne manque ni de charme ni de talent. Il se nomme Mike Naumenko et il est père d’un bébé qu’il a eu avec sa compagne Natasha.

Dans la Russie soviétique du temps de Brejnev, tout est sous contrôle, bien entendu. Les chanteurs de rock sont admis sur scène, mais le public est prié de ne manifester aucun enthousiasme. Chaque chanson doit être examinée par un comité de censure. Le cinéaste se fait un plaisir de filmer ces scènes confinant à l’absurde. Mais il fait davantage, car, dans sa mise en scène comme dans sa réalisation, le film offre un festival d’inventivité et d’audaces de toutes sortes. Tourné en noir et blanc comme pour mieux illustrer la grisaille de l’époque, le long-métrage intègre, à plusieurs reprises, des séquences en couleur qui surgissent comme une prémonition de la liberté qui prévaudra dans le pays, quelques années plus tard, quand ce sera la perestroïka.  Tout entier imprégné de musique, le film prend, à plusieurs reprises, des allures de comédie musicale : les passagers d’un train comme ceux d’un autocar se mettent tout à coup à chanter comme dans les meilleurs films de ce genre. À cela s’ajoutent même des éléments d’animation insérés dans l’image, ce qui donne à ces séquences un caractère fabuleux et totalement enchanteur. À d’autres moments, ce sont, par exemple, les paroles d’une chanson qui apparaissent à l’écran, en particulier celles de la chanson titre « Leto » (qui veut dire « L’été »).

Le cinéaste ne se refuse rien. Sa façon de filmer est originale, elle est libre comme le sont les personnages du film qui, malgré la chape de plomb du régime soviétique, savent trouver ou inventer leurs espaces de liberté. Liberté fragile, risquée, toujours menacée et pas seulement du fait des apparatchiks. Quand Viktor rejoint la communauté de chanteurs et musiciens rock, on devine aussitôt que son charme n’indiffère pas Natasha, la compagne de Mike. Le cinéaste filme avec élégance les échanges des uns et des autres, donnant à Natasha un rôle qui ne se limite jamais à celui d’une simple muse ou d’un simple faire-valoir. S’il est un personnage qui symbolise le mieux la liberté dans ce film, c’est peut-être davantage cette jeune femme, plus encore que les chanteurs et musiciens de rock. Ce qui n’empêche pas le film d’être tout entier envahi d’une irrésistible ferveur musicale, pour notre plus grand bonheur de spectateur.

NOTE:  9/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

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